Allpages Festival – Littérature Anzère

Merci à tous ceux et celles qui ont participé à la 1ère édition du concours d’écriture Allpages festival/FMV.

Une deuxième édition sera organisée cet automne. D’ici-là, voici les textes des premiers des trois catégories.


Catégorie 11-15 ans : Lylou Vuistiner

-Naya !

Je lève la tête de mon livre. Ce que je regrette immédiatement.

-Je te cherche depuis la période du réveil. Où étais-tu passé ?

Je soupire. Ma grand-mère se tient debout devant moi, bien droite, comme à son habitude. Son visage est neutre, sans aucune trace d’une quelconque colère. Sa voix en revanche tremble légèrement

Je ne me donne même pas la peine de lui adresser un regard d’excuse. Je remballe simplement mes affaires. Je sais ce qu’elle veut que je fasse, mais je n’aiderai pas à organiser cette commémoration tout sauf sacrée. Pas uniquement parce que c’est elle qui me le demande, mais simplement parce que la fête annuelle de la Grande Protectrice me révolte purement et simplement.

-On avait convenu que tu préparerais la cérémonie, tu t’en souviens ? continue ma grand-mère.

Elle sait que j’ai senti la menace dans sa voix. Je suis la meilleure de la colonie pour déceler chaque changement de ton, de débit de parole ou encore de rythme respiratoire.

Pour toute réponse, je secoue la tête.

-Naya ! C’est ton héritage familial qui est en jeu. À moins que la privation soit le seul moyen de te faire entendre raison…

Je me retourne et lui jette un regard noir.

Ma grand-mère ouvre la bouche, prête à reprendre son sermon. C’est à ce moment précis qu’un tintement lointain se fait entendre, suivi rapidement par plusieurs dizaines d’autres.

Un changement de période. Celui du recueil, pour être précise. Et donc plus un mot ne doit être prononcé durant l’heure qui va suivre.

Je vois la chef de la colonie se retourner, non sans me jeter un dernier regard menaçant, et s’enfoncer dans les tunnels sombres menant à la grotte principale. Je jette un coup d’œil à mon livre : il est ouvert sur la page contant les évènements du déluge. Un soupir m’échappe en souvenir de ce récit cauchemardesque.

Il y cent six ans, la Terre entière s’est révoltée. Et non, je ne parle pas de ses habitants, mais de la planète elle-même. Un phénomène que personne n’a su expliquer ou prévoir.

En deux jours, la totalité de la glace polaire fondit. Le niveau de la mer augmenta de 70 mètres et plus d’un milliard de personnes perdirent brutalement la vie. Certains y lurent le châtiment envoyé par les dieux pour punir la race humaine de son manque de respect vis-à-vis de la nature. Reposant toute leur civilisation sur ses forces, ils ne cessèrent de la maltraiter et de l’affaiblir.

Ce fût un massacre. Les barrages cédèrent sous la pression de torrents incontrôlables et les rivières débordèrent soudainement. De cette catastrophe résultèrent un manque d’eau douce et de nourriture, ainsi que de nombreux blessés. Il fût évalué que le quart de la planète mourut littéralement de faim. Les survivants se rassemblèrent en petits groupes au sein de chaque continent. Plus personne ne s’occupait de la justice, et le côté le plus sombre de l’être humain ne tarda pas à ressortir. Les homicides et la violence faisait partie intégrante de chaque jour passant. Mes arrière-grands-parents vivaient dans une petite ville côtière au sud de l’Italie. Ils survécurent miraculeusement.

Pour échapper à la tuerie qui se jouait au dehors, mon aïeul décida que l’isolement était le moyen le plus sûr de rester en vie. Ancien plongeur de l’armée italienne, il se débrouilla pour dégoter le matériel nécessaire à la fouille des fonds marins. Il finit par trouver ce qu’il cherchait : un réseau de grottes sous-marines comprenant un puit d’air indétectable depuis la surface. En deux ans, il réunit le maximum d’objets nécessaires à l’installation humaine dans les tunnels enfouis. Quant à mon arrière-grand-mère, elle se chargea de réunir environ 500 personnes qu’elle jugea « maîtres d’elles-mêmes » et qui ne risquaient pas de commettre des atrocités. Six ans après le Grand Déluge, la première génération de la colonie s’installa dans ces cavernes et personne n’en ressortit depuis.

La première fois que l’on m’a conté cette histoire, je suis restée outrée devant le comportement humain. Pourquoi ne pas s’être serré les coudes et avoir reconstruit le monde ensemble, tout simplement ? Je n’ai actuellement pas la réponse à cette question, simplement des informations supplémentaires. Comme celles qui m’ont appris que mes ancêtres étaient encore pires que ces gens.

Dès que la colonie s’est installée, mon arrière-grand-père s’est proclamé passerelle entre le monde des esprits et celui des vivants. Il clamait haut et fort prophétie sur prophétie, jusqu’à convaincre ces gens qu’une déesse nommée la Grande Protectrice veillait sur eux en tout temps. Ce titre de prophète se transmet par l’enfant le plus âgé de la fratrie à chaque génération.  Mais bien évidemment, personne dans ma famille n’a l’ombre d’un quelconque pouvoir. J’ai tenté d’alerter la colonie il y un an. Mon journal intime fut fouillé, et mon plan fut découvert. La « privation », comme aime l’appeler ma grand-mère, s’est ensuivie. Après deux mois enfermée dans une petite grotte, sans lumière, avec un repas par jour et aucun contact social, j’ai enfin pu recouvrer ma liberté. Ce furent deux mois de souffrance, emplis d’idées noires et de ruminations.

Cela fait plus de 50 années que cette pierre sans cœur est à la tête de la colonie, et ce n’est pas pour rien. Quelques meurtres par ci par là l’ont beaucoup aidé à établir son pouvoir. Comme mes parents, par exemple : je suis muette, et pour ma mère qui était depuis longtemps en désaccord avec mon actuelle tutrice, ma naissance « défectueuse » signa son arrêt de mort.

Je jette un regard à l’ombre de ma grand-mère s’éloignant dans le tunnel. Qu’elle profite bien de cette journée. Ce sera sa dernière.


Catégorie 15-20 ans : Cléa Depery

 Lundi 15 novembre 2040 -Journal d’Ida-

J’avais 16 ans lorsque mes parents ont décidé de déménager en Suisse à cause du travail de papa. J’étais très curieuse à l’époque et l’idée d’explorer de nouveau paysages m’intriguait mais j’étais toutefois très triste de laisser derrière moi mes amis et mon chez moi. Les plages de galets, l’eau bleu clair de la mer qui scintille au soleil ou encore les falaises et le bruit des cigales dans les champs d’olivier allaient me manquer, je le sentais. 

A Cassis, l’eau était partout. Elle coulait dans les fontaines parfois à l’angle d’une rue ou bien au centre de la place du village, faisant partie du décor, évidente et inépuisable. Après l’école, sous la chaleur écrasante des après-midis d’été, moi et mes amis courions nous jeter dans l’eau salée de la mer méditerranéenne. Le sel collait à notre peau et à nos cheveux, nos pieds s’enfonçaient dans les galets et le vent soufflait emportant avec lui nos rires et nos cris. Rentrés à la maison, la douche nous attendait. L’eau coulait longtemps, librement, emportant le sel, le sable et la chaleur du jour. Nous laissions l’eau couler à flots sans jamais imaginer qu’un jour elle pourrait manquer. 

Je donnerais tout pour retrouver ne serait-ce qu’un instant de cette abondance qui paraissait éternelle. Aujourd’hui, chaque goutte d’eau est comptée et surveillée de près. 

Chez moi, dans mon chalet en Valais, je n’ai le droit qu’à trois bidons par semaine. Pour survivre, un mode de vie s’installe: j’utilise à peu près un bidon et demie pour me laver ce qui équivaut à peu près à une douche tous les trois jours. La moitié d’un bidon sert à faire la vaisselle, qui ne demande pas beaucoup d’eau comme je vis seule et dispose seulement du strict nécessaire : une assiette, un verre, un couteau et une fourchette. Les ustensiles de cuisine, eux, ne se composent que d’une poêle et d’une casserole. Les plats comme les pâtes, le riz ou encore la semoule sont à exclure car ils gaspillent de l’eau. Pour finir, grâce au dernier bidon, je peux faire une lessive et même garder un peu d’eau pour la boire éventuellement. J’ai mis des mois à m’habituer à ne boire que lait de vache et jus de fruit. Les boissons comme le thé ou le café me manquent terriblement.

Lorsque je sors sur ma terrasse au petit matin, l’air de la montagne est froid et silencieux. Les sommets qui entourent la vallée semblent immobiles, presque éternels. Pourtant, eux aussi changent. Là-haut, des glaciers qui autrefois alimentaient les rivières fondent un peu plus chaque été. Parfois, en les observant, je pense encore à la mer de mon enfance. A Cassis, l’eau s’étendait à perte de vue. Ici, elle disparaît lentement. Dans la vallée, les anciens bisses serpentent encore le long des pentes. Ces canaux étroits, construits il y a des siècles, transportaient autrefois l’eau des glaciers jusque dans les champs et les villages. Aujourd’hui, les bisses s’assèchent. Certains ne sont plus que des cicatrices dans la terre. Même les barrages, autrefois symboles de puissance et de réserve, fatigués, se vident petit à petit. L’eau qu’ils retenaient se fait plus rare, troublée par les sédiments que les glaciers libèrent en disparaissant. Ils produisent moins d’électricité. Mais surtout, leur silence m’assourdit. Silence asséché, comme si la montagne avait oublié le bruit de l’eau. En observant cette transformation du paysage la nostalgie me prend. 

Chaque matin, je me réveille attristée, qu’est devenu notre vie ? L’eau se fait plus rare que l’or, autrefois nous l’utilisions avec insouciance. J’en viens à penser que l’homme, trop habitué à vivre de la nature sans compter, a gaspillé une ressource fragile, préférant son confort immédiat à la survie de notre planète.


Catégorie 20+ : Apolline Fellay

J’ai toujours cultivé une fascination fantasmée pour la mer,

l’océan

j’aime les vagues, la manière dont elles agitent et sculptent le liquide, lui donnent du relief

leur couleur un peu spectrale la nuit

leur vert opalin sous le soleil d’été, la mer étale,

grise et saccadée sous l’orage

tout l’imaginaire qu’elle convoque la mer, et ce plaisir enfantin du corps qui se heurte joueur à ses embuscades

J’aime l’idée d’une profondeur abyssale

où j’imagine vivre une flopée d’étranges escouades

qui ne seront jamais rendues captives

y compris de ma rétine

nomades et insoumises

bien qu’elles m’effraient un peu ces étendues bleu-noir

hostiles à mes poumons de bipèdes

ces étendues-mer

et toutes les merveilles,

coquillages, poissons, algues et coraux

qu’on aurait dû savoir préserver

de nos pensées mercantiles

La mer c’est le dernier souhait de ma grand-mère

elle aurait aimé s’en aller ainsi, une dernière brassée et

se dissoudre entre les bras doux de la mer

la douceur c’est dans son imaginaire à elle

l’effet-mer

ce plaisir éphémère

de vacances

***

Pourtant elle et moi venons d’un pays de bisses et de montagnes

un pays plissé aux airs suppliciés

aux imaginaires menaçants

fiers, solitaires

un pays vertical

où le regard est coupé net

par ces silhouettes abruptes

ces géants rocheux

un pays constamment enlacé par le soleil

mais où les derniers rayons ne se déposent jamais orangés rouges violacés sur nos balcons

ne s’admirent pas, ne se donnent pas en spectacle

pas un pays d’artifice, mais de matière brute

qui flirte dangereusement

avec les précipices

se précipite au coeur des choses

un pays qui croit à la théorie du ruissellement peut-être d’autant plus qu’ici on ne fait pas de vagues

il n’y a pas de vagues, que des ruisseaux

et la pluie qui pique en flèche de haut en bas

***

Sur le flanc des montagnes les ruisseaux serpentent

les torrents déferlent, dévalent

le paysage

forment d’immenses fresques

c’est dantesque

et sculptural

bains de pieds glacés

courtes baignades entre les arbres

des courants qui parfois nous emporteraient tout cru en nous broyant les os

j’ai le goût de la violence des crues dans ma bouche,

celle qui a emporté la soeur de ma grand-mère

dix-huit ans à peine

le pont cédant sous l’averse

celle de juin 2024

Sierre le Rhône

hors de ses gonds

se déverse et c’est

tout un quartier qui prend l’eau

plus de quartier-maître pour contre-carrer les ordres du capitaine dont l’orgueilleux navire flanche

***

Je viens d’un pays de bisses

ces canaux qui dirigent l’eau des torrents

afin qu’elle vienne irriguer prés et vignes

ils dessinent

de longues couleuvres

où s’invitent les balades des dimanches

***

l’eau

si indéniablement

nécessaire à la vie est d’apparence

insaisissable

l’eau, elle glisse

entre nos doigts

déferle en rideaux et s’enfuit aussitôt

dans le sol

et pourtant

on a bien su l’agripper

de nos doigts montagnards

pour la contenir, la diriger, la manager

on a bâti des barrages, construit des digues

on a dit à l’eau viens par ici, et là, repose, gonfle, déverse

on a dit Rhône ne gronde pas, ne déborde pas de ton trône

comme des chef∙fes d’orchestre on a créé un rythme, et de ce rythme on a fait des étincelles, circuits électriques, des réseaux entiers de coups de foudre,

on a puisé de quoi refroidir les industries, de quoi assouvir la soif

l’eau on l’a mise en bouteille

avec nos doigts gourmands

pour la vendre,

toujours meilleure, plus authentique et naturelle

***

repose gonfle déverse

ne déborde pas

***

à force de la dompter

la source de tout

d’en tirer profit, de la privatiser

l’eau féroce jaillit du trou

sans aucun effort

pour tout effacer

nos doigts tremblent et saignent de se les mordre

Blatten 2025

désastre qui déblatère

martèle dans l’air froid comme à coups de sangle

ça ne peut plus continuer ça ne peut plus

la langue est engluée à sa racine

agglutinée au pergélisol et aux glaciers qui fondent

disparaissent

perdent leur nord

le glacier du Birch s’écoule, 90% du village enseveli

ça ne peut plus

le ciel tombe sur nos têtes, un toit cède, le sol s’affaisse

le cours de la Lonza est coupé un lac se forme

à vol d’hélico c’est comme une larme incrustée dans une fossette

tandis que le fossé se creuse

entre nous et la montagne

***

9 mars 2026 : une amie me confie son rêve

nous se baladant sur les hauts d’Orsières

et le spectacle terrifiant du glacier d’Orny s’écroulant sur le village

sur nos familles, sur ma maison

elle se souvient nos visages

sidérés

liquéfiés sans voix

qui parlent d’eux-mêmes

nos visages d’eau

***

Là d’où on vient elle et moi

il y a cette peur inscrite dans les fondements de nos êtres

taillée à même l’os

la montagne qui s’écroule

le sol qui tremble

le barrage qui cède

et emportent tout sur leur passage

***

Je viens d’un pays de bisses et de montagnes

où l’eau ne polit pas tout

ne lisse pas les plis

mais les accentue

face aux mains policières

et intéressées

elles ne se sont tues

les eaux de nos rivières

or depuis la rive

il suffit d’oser

un petit bain de pied glacé

pour que l’eau nous ravive

et nous rappelle d’où l’on vien

MERCI !

Nous n’aurions pas pu rêver d’une plus belle première édition. Merci aux 7 à 800 personnes qui se sont déplacées à Anzère pour rencontrer une quarantaine d’autrices et d’auteurs sur la galerie de la place du village, sur les bisses et dans les télécabines.

Et merci à tous nos partenaires et tous les bénévoles qui ont fait de cette première édition une réussite.

C’est donc tout naturellement que nous vous donnons rendez-vous les 12 et 13 juin 2027 à Anzère.